Ouvrir une session Nouveaux Membres 
Jeanne Moreau: «Appelez-moi Mademoiselle»
Par Toby Leclerc

L’étoile Jeanne Moreau scintille partout dans le monde, mais c’est dans le firmament cinématographique du Québec qu’elle brille actuellement. Rencontre avec la grande dame du cinéma français qui crève les cœurs et l’écran dans Roméo et Juliette.

«Il ne faut surtout pas l’appeler Madame», prévient à mi-voix l’attachée de presse, tout juste avant de nous conduire au jardin de l’hôtel torontois où doit se dérouler l’entrevue. La petite histoire veut en effet que Jeanne Moreau refuse de s’adresser aux malheureux journalistes qui oseraient l’appeler ainsi. Malgré une carrière et un âge plus que respectables (elle soufflera 79 bougies ce mois-ci), la célèbre star d’Ascenseur pour l’échafaud demeure intraitable: en sa présence, c’est à Mademoiselle Moreau que l’on s’adresse. «Madame, c’est ma mère», ironise-t-elle à notre arrivée, ayant sans doute entendu la remarque.

Quelle femme!
Vêtue d’un simple tailleur blanc, elle n’hésitera d’ailleurs pas à faire taire la relationniste qui, 20 minutes plus tard, tentera d’écourter l’entretien. «Vous n’allez pas me faire ce coup-là! s’exclame-t-elle d’une voix forte. Je ne vais certainement pas raconter les mêmes conneries à tous les journalistes que je rencontre!» Chose certaine, sa petite taille n’empêche pas la grande dame du cinéma français d’inspirer un respect presque religieux. Depuis plus d’un demi-siècle, Jeanne Moreau règne en reine sur le milieu cinématographique. D’abord une icône du cinéma français de la Nouvelle Vague, elle a été dirigée par les plus grands réalisateurs du 20e siècle (Truffaut, Welles, Antonioni), a présidé le jury du Festival de Cannes à deux reprises et a fréquenté plusieurs figures légendaires, dont le cinéaste Louis Malle et le couturier Pierre Cardin. Pas étonnant que la «demoiselle» en impose!

Et pourtant, c’est tout en douceur qu’elle répond aux questions qu’on lui pose. À plusieurs reprises, Moreau plantera son regard droit dans celui de son interlocuteur, réfléchissant souvent plusieurs secondes avant de s’exprimer. «L’important, c’est de ne pas décevoir son personnage», dit-elle doucement lorsqu’on lui demande si son statut de monument la gêne parfois sur les plateaux. «Il faut réciter chaque réplique comme si c’était la dernière. Sinon, pourquoi continuer?»

Roméo, Juliette et Jeanne
Heureusement pour le public d’ici, c’est dans la Belle Province que mademoiselle Moreau a choisi de tourner son 126e long métrage – son deuxième en terre québécoise après Je t’aime, de Pierre Duceppe, filmé en 1974. Depuis environ un mois, son mystérieux visage illumine la version «made in Québec» de la tragédie Roméo et Juliette, que le réalisateur Yves Desgagnés (Idole instantanée) transpose dans la société d’aujourd’hui. Ici, le père de Juliette (Pierre Curzi) est un juge devant condamner le paternel de Roméo (Gilles Renaud) qui, lui, est le patron d’un gang de motards. Un drame tout aussi shakespearien que l’original. Dans ce film, la comédienne d’expérience tient le haut de l’affiche aux côtés de Charlotte Aubin et Thomas Lalonde, deux adolescents qui n’en sont qu’à leurs premiers balbutiements devant la caméra. «Le talent n’a pas d’âge, confiait-elle lors d’une conférence de presse tenue quelques mois après son entrevue avec Primeurs. Moi aussi, j’ai commencé à 16 ans. Et cette jeune Charlotte, je l’ai trouvée lumineuse et magique.»

Il faut le dire, Jeanne Moreau adore travailler avec des jeunes. Voilà sans doute l’une des raisons qui l’ont poussée à accepter la proposition d’Yves Desgagnés: incarner la grand-mère de Juliette dans son deuxième opus en tant que cinéaste. Le peu d’expérience du réalisateur ne l’a pas empêchée de louanger ses qualités sur toutes les tribunes, une faveur que Desgagnés lui retournait sur le plateau de Bon baisers de France, en mai dernier: «Elle me donne l’impression d’avoir du talent», affirmait-il alors à propos de son actrice.

La fleur de l’âge
La matinée estivale tire à sa fin. Jeanne Moreau s’arrête un instant, sourit, puis contemple la verdure qui l’entoure dans la cour de l’hôtel. «Ma vie est comme un jardin, laisse-t-elle tomber. Il y a des parties qui ont fleuri davantage et certaines pour lesquelles j’ai dû travailler dur pour obtenir des résultats. Mais lorsque je regarde l’ensemble, j’ai l’impression d’avoir été assez bonne jardinière.» Jeanne Moreau cueille alors une fleur écarlate, l’accroche dans sa chevelure aux reflets dorés et sourit devant la lentille de notre photographe.

L’attachée de presse revient presqu’en s’excusant: les autres journalistes commencent à s’impatienter. Avant de quitter, elle retire la fleur de ses cheveux et la tend dans notre direction. «Entretenir son propre jardin, c’est bien. Mais parfois, il faut aussi savoir s’occuper de celui des autres», sourit la demoiselle, avant d’acquiescer et de suivre la relationniste.


Une belle brochette d’acteurs
D’après un scénario original de Normand Chaurette, Roméo et Juliette (en salles le 15 décembre) est produit par Denise Robert et Daniel Louis. En plus de Jeanne Moreau, Thomas Lalonde, Charlotte Aubin, Pierre Curzi, Gilles Renaud, le film met en vedette Danny Gagné, Hubert Lemire, Patrice Bélanger, David Michaël, Maude Guérin, Liliana Komorowska, André Robitaille, Henri Chassé, Marie-Thérèse Fortin, Yves Desgagnés, Martine Francke, Adèle Gigantes, Johanne Fontaine, Michel Laperrière et Marcel Sabourin.


Retour à la page principale